Des mots pour guérir leurs maux

Il s’agit du sujet du moment dans le monde de la gymnastique américaine. Maggie Haney, ex-entraîneur de Laurie Hernandez à MG Elite dans le New Jersey, a été suspendue de son rôle d’entraîneur pour les 8 prochaines années, pour pratiques abusives. Des situations similaires décrites par l’Américaine dans un long post publié sur les réseaux sociaux existent également dans d’autres pays et notamment en France. Certaines gymnastes se confient, anonymement. L’occasion de mettre des mots sur leurs maux.

« La Cour a conclu que Mme Haney a violé le Code de déontologie de la gymnastique des États-Unis, la politique du sport en toute sécurité et d’autres politiques. En conséquence, le panel d’audience a déterminé que Mme Haney est suspendue de l’adhésion et de tout entraînement d’athlètes de gymnastique des États-Unis ou dans les clubs membres, pour une période de huit ans …  » Cette décision a été prise fin avril lors d’un procès opposant Maggie Haney à des gymnastes du club de MG Elite.

Laurie Hernandez a été la première à dénoncer les pratiques abusives de son entraîneur, en 2016, dans une lettre que sa mère a adressé à USA Gymnastics. Laurie s’est entraînée avec Maggie pendant 11 ans. Elle explique que Maggie l’humiliait publiquement, qu’elle l’insultait et qu’elle faisait des commentaires déplacés sur son poids. Elle l’obligeait également à retirer attelles/plâtres pour s’entraîner malgré les blessures. Laurie se faisait crier dessus quand une erreur était faite à l’entrainement. Elle est devenue angoissée à l’idée de se lever le matin et d’avoir à aller s’entraîner dans ces conditions. Maggie pouvait la faire pleurer avec un simple regard. Une douzaine de gymnastes ont témoigné pendant le procès. Toutes expliquent avoir été victimes d’abus verbaux et émotionnels. Riley McCusker a également écrit une lettre accusant Maggie de comportements abusifs vis-à-vis des gymnastes de MG Elite (Cette dernière s’entraîne désormais aux côtés de Jade Carey, en Arizona depuis la fin de l’année 2019, NDLR).

Laurie a parlé à ses parents de ce qu’il se passait pendant les entraînements. Ces derniers appelaient Maggie afin de lui faire part de leur mécontentement. Le lendemain pendant l’entrainement, Maggie s’acharnait encore plus sur Laurie, en raison de sa colère dû à l’appel de ses parents. Maggie accusait Laurie de mensonges et lui répétait sans cesse qu’elle était trop susceptible. « Je me suis demandé si mon expérience s’était réellement passée, ou si tout était dans ma tête » , a déclaré Hernandez. « C’est ce dont j’étais convaincu et je pensais que je devenais folle. » De ce fait, la jeune gymnaste a décidé d’arrêter de parler de ses entraînements à sa famille. Elle prétendait que tout allait bien.

Photo AFP

Pendant l’automne 2016, Laurie discutait avec une de ses coéquipières par Facetime. Les deux jeunes filles parlaient d’expériences qu’elles avaient vécues à la salle. Mme Hernandez a surpris Laurie pendant cette conversation. Par la suite, la championne olympique par équipe en 2016 a tout avoué à ses parents, qui outrés par ce que leur fille a subit pendant ces nombreuses années, ont décidé d’adresser un courrier à USA Gymnastics afin de leur expliquer la situation. Quatre ans plus tard, le procès de Maggie Haney a eu lieu. Elle est accusée « de comportements agressifs sévères envers des mineurs qui comprenait des taquineries et des insultes visant à contrôler et à rabaisser une autre personne. »

« Ce genre de comportement et de traitement n’est jamais acceptable« , a écrit Hernandez. « Il y a certaines choses de mon expérience qui resteront malheureusement avec moi pour toujours, et je travaillerai toujours pour en guérir – mais partager mon histoire me donne une chance de fermer le chapitre, de prendre une profonde respiration et de commencer quelque chose de nouveau. »

Laurie continue désormais à s’entraîner en vue des Jeux Olympiques de Tokyo reportés en 2021. Ce qu’elle souhaite avant tout, est d’être heureuse et de prendre du plaisir à faire de la gymnastique.

Et en France ?

Des situations similaires existent également dans d’autres pays et notamment en France. Des gymnastes se livrent à coeur à ouvert, mais de manière anonyme. Le but n’étant pas de dénoncer mais plutôt de montrer que la situation affecte plus de personnes que ce que l’on pourrait imaginer. Certaines s’en relèvent, mais n’oublient pas, d’autres restent encore affectées, à différent degré, malgré les années qui passent.

« Il y avait 2 groupes dans la salle : le groupe des « grosses » et les autres « normales ». Les remarques et insultes sur le poids étaient constantes : « grosses vaches », « obèses », « thons », « les grosses » étaient très utilisés pendant les entraînements. En stage, nos repas se composaient de pratiquement rien. Le matin, une tranche de pain avec un fruit et un yaourt nature, le midi des légumes à l’eau avec une escalope de poulet et un yaourt nature. Au dîner, un morceau de poisson blanc et un yaourt nature. Bref, rien. »

« En période de blessure, alors que le médecin m’avait arrêté et interdit les agrès, en entrant dans la salle je devais enlever mon attelle et m’entraîner malgré la blessure. Puis, je me faisais crier dessus parce que la blessure ne guérissait pas…En même temps, c’est un peu normal quand on s’entraîne dessus non ? »

« Tu n’as rien à faire en équipe de France, je ne sais même pas pourquoi je t’ai prise. » « 38 kilos ? Si tu pouvais faire 35 pour la compétition ce serait bien. Regarde tes fesses là je peux les pincer ce n’est pas normal » « 5 semaines d’arrêt ? Pour une déchirure ? Il y a compétition dans 2 semaines, ce n’est pas possible. » Malheureusement, ce genre de phrases était mon quotidien. Et je n’étais pas la seule touchée autour de moi, les autres filles avaient droit à leur dose quotidienne elles aussi. J’ai eu une amie qui a fait un championnat avec une fracture de fatigue. D’autres se faisaient traiter de vaches… Pourtant sur le praticable, on souriait, on s’accrochait et on continuait. Mais ce sont des phrases qui laissent des traces surtout à l’adolescence, et j’espère que plus de personnes oseront élever la voix pour dénoncer ces pratiques. Je ne dis pas qu’un entraîneur ne doit pas crier ni corriger évidemment, mais n’oublions pas que les sportifs sont des êtres humains et que certaines paroles vous marquent à jamais. »

« Un an après mon arrêt, j’ai eu un grand moment de dépression. J’ai commencé à aller voir un psychiatre. Et c’est à ce moment-là que j’ai ouvert les yeux sur la façon dont j’avais été traitée au cours de ma carrière. Le seul terme « harcèlement moral ». Quand on est encore dans le circuit, on ferme les yeux et on essaye d’ignorer les propos. Ce n’est que plus tard que l’on se rend compte que ça nous marque à jamais. Quand je repense à mes années de gym, il y a une partie que je laisse de côté. Ces moments où les entraîneurs ont eu des propos malsains (insultes, réflexions sur le poids…) ou des actions (te pousser de la poutre parce que tu as fait une faute ou raté un enchaînement, partir de la salle en pleine compétition en te laissant seule…). Et je repense aussi aux nombreuses blessures que j’ai eu avec cette phrase que j’entendais constamment « Sers les dents… Je ne veux rien savoir… Toujours à se plaindre celle-là… ». Aujourd’hui, je suis plus forte notamment grâce à tout ce que j’ai subi pendant mon adolescence. Mais tout cela laisse quand même des traces. J’essaye encore aujourd’hui de fermer les portes de ce monde malsain que je préfère essayer d’oublier. »

Battue par les ordres, par la répétition, par les fractures

« Est-ce un modèle ?
Le sport s’efface derrière la discipline. La discipline est enseignée.
Alors que le sport est l’expression corporelle par excellence, la discipline, elle, est effacement du corps. Elle est robotisation. Elle est obéissance, soumission. Nous sommes soumises à un devoir, un acte commandé par un homme. Assujettie par un homme d’âge supérieur. Le pouvoir est intense, l’influence augmente. On ne peut penser. On ne peut qu’obéir. C’est un modèle de femme battue. Battue par les ordres, par la répétition, par les fractures. Ce n’est pas acceptable pour des corps et des esprits en croissance. Ce n’est en aucun cas acceptable. C’est un crime. Un crime discret, car la discipline envenime. La discipline, comme machine dominante, inverse les rôles. La gymnaste veut de l’attention, veut la récompense du regard félicitant, elle absorbe la discipline. Il existe encore des systèmes totalitaires. Là où nous pensons l’héroïsme, se cache l’ordre. Il faut protéger ces corps sublimes, ces têtes pensantes, avides, pour que tout cela ne recommence plus. »

« Quand je me suis blessée, je ne pouvais plus m’entraîner. Le responsable de la structure m’a dit de profiter de cette période pour aller à l’école le matin et d’aller uniquement à la salle l’après-midi. En arrivant à la salle l’après-midi, je me suis fait crier dessus par les entraîneurs parce que je n’étais pas venue à l’entrainement le matin, alors que je ne pouvais de toute façon rien faire et que le responsable de ma structure m’avait demandé d’aller à l’école en priorité. »

« Un jour à l’entraînement, je suis tombée violemment sur la tête. Je ne me sentais pas bien du tout et suis restée allongée quelques instants sur le sol. Mon entraîneur m’a ordonné de me relever et de refaire mon exercice de suite. »

« Il ne faut pas confondre exigence et méchanceté. Certains entraîneurs sont exigeants et cela est normal dans le sport du haut-niveau, mais ils restent humains. D’autres finissent par te détruire, et c’est cela qui n’est pas normal. »

Les témoignages se multiplient et glacent le sang pour certains. Des générations entières de gymnastes meurtries parfois. Mais toutes les gyms ne croisent pas la route de ce type d’entraîneurs qui finissent souvent par être écartés du circuit… même si parfois, les décisions sont prises un peu trop tard, malgré les premières alertes. Les mots et les actes ont déjà blessé les âmes. Affectés les coeurs. Et certaines veulent alors s’effacer complètement et rompre avec cet univers qui leur a apporté certes beaucoup de bons souvenirs mais également tant de mauvais. Rompre avec cet univers pour oublier. Tourner la page. Quand d’autres, en revanche, préfèrent garder un pied dans ce monde qui les a bercé tant d’années, afin de transmettre d’autres messages à la nouvelle génération. Plus bienveillants. Afin de tirer le meilleur de chaque gymnaste qu’elles sont amenées à croiser dans l’exercice de leurs nouvelles fonctions, par des comportements qui se révèlent être à l’opposé de ce qu’elles ont pu connaître pendant toute une partie de leur carrière.

Si certains entraîneurs détruisent, ils ne sont heureusement pas majoritaires. Et une seule et même gymnaste peut d’ailleurs, au cours de sa carrière, croiser différents entraîneurs, dont certains sauront les entraîner, les écouter et les apprécier pour ce qu’elles sont. Car certains élèvent leurs protégées au plus haut-niveau, parvenant à leur faire atteindre l’excellence par une pratique sereine. Humaine. Des carrières qui deviennent ainsi très belles, sans encombre, avec des relations entraîneurs/entraînés réjouissantes, bienveillantes et épanouissantes. Des entraîneurs, exigeants et talentueux, qui mettent alors leurs compétences techniques au profit des gymnastes qu’ils entraînent, tout en conservant une approche particulièrement humaine, honnête, sincère, et tout en étant à l’écoute de l’autre, afin de parvenir à tirer le meilleur de chacune. Un combo gagnant pour des dénouements heureux.

Éric Hagard, qui entraîne actuellement au Pôle de Saint-Etienne, est l’un des meilleurs techniciens français dont les compétences et les manières d’entraîner sont plébiscitées par de nombreuses gyms qui ont eu la chance de croiser sa route. De loin ou de près. Photo Laurie Pina

De son côté, la FFG, parfois pointée du doigt par certains parents pour le manque de considération porté à leurs alertes, leurs plaintes, a, dès l’élection de James Blateau et de son équipe en 2013, décidé de mettre en place un suivi médical renforcé de chaque gymnaste es collectifs France « pour garantir leur intégrité physique et leur permettre de progresser dans les meilleures conditions » , expliquent-ils dans un communiqué. « La FFGym avait ainsi réaffirmé les valeurs de la gymnastique et posé des chartes comportementales pour l’ensemble de ses acteurs : entraîneurs, juges, gymnastes et dirigeants. Il y a tout juste un an, avant même que l’affaire Nassar ne connaisse son dramatique épilogue (le médecin de l’équipe nationale américaine, a admis avoir agressé sexuellement pendant plus de vingt ans des dizaines de gymnastes), le président de la Fédération, James Blateau, écrivait à l’ensemble des dirigeants des clubs et des structures déconcentrées pour leur demander de relancer la diffusion de ces chartes qui portent les valeurs de la gymnastique et de rester vigilants. » Des chartes disponibles sur le site de la Fédération, relayées également par les clubs.

Autre mesure phare, la Fédération a également signé une convention avec l’association Colosse aux pieds d’argile, association de référence pour la prévention aux risques de pédocriminalité en milieu sportif. Des conventions qui permettent ainsi de limiter les comportements abusifs que peuvent subir certaines gymnastes au cours de leur carrière et d’ouvrir un dialogue qui a trop souvent été rompu. Des comportements qui doivent être signalés et qui, surtout, ne doivent plus exister.

« Heureusement, si certains entraîneurs peuvent être destructeurs, d’autres sont excellents, conclut une ancienne gymnaste. Des entraîneurs compétents. Humains. Des entraîneurs, exigeants certes, mais qui t’entraînent dans le respect et qui ne cherchent pas à te détruire. C’est ce qu’on appelle les bons entraîneurs et ce sont eux qui nous permettent d’avoir une belle carrière. »

Par Charlotte Laroche 

2 Commentaires

  1. Votre photo de M. Hagard et sa légende laissent songeurs… Certaines gymnastes de Grasse ont une expérience bien différente, et c’est le dernier entraîneur auquel j’aurais pensé pour parler d’humanité en gymnastique ! Comme quoi, les perceptions sont parfois très différentes !…

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