Anne Kuhm, où quand la nourriture est devenue une obsession destructrice

TCA, trois lettres qui ont fait vivre un enfer à Anne Kuhm, ancienne membre de l’équipe de France de gymnastique artistique française. Après avoir fait de premières confidences à ce sujet dans un long post publié sur son blog personnel, la jeune femme de 23 ans s’est plus longuement attardée sur les troubles du comportement alimentaire dont elle souffre depuis 2011 dans un live diffusé sur son compte instagram. Un témoignage bouleversant.

Elle n’a plus honte. Après avoir caché ses troubles du comportement alimentaire, également connu sous l’acronyme de TCA, pendant très longtemps, Anne Kuhm se libère du poids qui la hante depuis tant d’années. Actuellement en phase de guérison, elle ose parler. Échanger. Car c’est clairement ce qui l’a sauvée, elle. De pouvoir en parler et d’entamer ainsi un lourd travail sur elle-même. Un processus très long, avec quelques périodes de rechute, mais qui ont fini par aboutir à une prise de conscience salvatrice, mettant fin à une spirale destructrice et particulièrement nocive.

Tout a commencé en 2011 lorsqu’elle s’entraînait à l’INSEP. Des commentaires déplacés sur le poids prononcés par ses entraîneurs raisonnent alors dans sa tête pour ne plus la quitter. « À cette époque, j’ai commencé par ne plus manger d’aliments plaisir« , explique-t-elle. C’est ce qu’on appelle l’orthorexie. Une obsession de manger sainement. « En supprimant de mon alimentation tous les aliments non sains, j’ai alors commencé à perdre de la masse grasse et donc du poids… » La machine était lancée. En parallèle, les reproches des entraîneurs continuaient. Si Anne n’était pas personnellement visée, elle les prenait pour elle. L’obsession est devenue de plus en plus forte. Elle occupait une place de plus en plus importante dans son esprit. « C’est comme si vous aviez une petite voix intérieure qui vous disait : ‘Ne mange pas ça, tu vas grossir’ ! »

Puis ont débuté les pesées quotidiennes. « Au début, je me pesais qu’une fois par jour. » Pour elle, se peser une fois par jour était alors normal. Mais rapidement, les pesées se sont faites de plus en plus fréquentes. « Je suis arrivée à un stade où je me pesais jusqu’à 10 fois par jour » , confie-t-elle. « Je me pesais tout le temps. Au réveil, après mon petit-déjeuner, avant l’entraînement, après l’entraînement, avant le dîner, après le dîner, avant de me coucher et encore à d’autres moments dans la journée. Mon objectif était de voir les chiffres baisser de plus en plus. Mon humeur de la journée était déterminée par ce qu’affichait la balance. Et voir ces chiffres baisser me réconfortait et me donnait un sentiment de fierté et d’accomplissement. »

Les pesées obsessionnelles ont été rapidement suivies par le comptage de calories… « Je comptais toutes les calories que je mangeais. Je faisais ça pendant les cours et je planifiais ce que j’allais manger sur le reste de la journée. À l’époque, je ne savais pas que tout ce que je faisais était malsain. Tout cela me semblait normal. » Cette obsession de manger sainement a laissé place à un autre trouble du comportement alimentaire qui a évolué au fur et à mesure des années. Tout prenait de plus en plus d’ampleur. « Personne ne savait ce qu’il se passait dans ma tête. » Anne cachait son mal-être derrière son sourire et sa bonne humeur. Comme si de rien n’était. Alors qu’en réalité, elle était de plus en plus rongée de l’intérieur.

Affamée durant les stages France
Si les commentaires sur le poids des entraîneurs ont été l’un des éléments déclencheurs de ses troubles du comportement alimentaire, les stages France l’ont également poussée un peu plus dans les extrêmes. « On était dévisagées de haut en bas pendant les rassemblements et on ne mangeait que très peu lors des stages« , regrette-t-elle. « Au petit-déjeuner, on mangeait une tartine de pain avec du beurre ou de la confiture, surtout pas les 2 car sinon ça allait nous faire grossir, 1 boisson et un yaourt nature sans sucre. Le midi, on mangeait des légumes, et une portion microscopique de féculents et de viande blanche. En dessert on mangeait un fruit, enfin une pomme car les autres fruits étaient considérés comme trop caloriques. Une aberration. Le soir, on avait le droit à un morceau de poisson avec parfois des légumes et un yaourt. Nous étions toutes affamées ! Mes parents savaient que j’avais très faim pendant les stages, et ma maman a commencé à me donner de la semoule pour que je puisse la ramener dans ma valise. En effet, un peu de semoule et d’eau chaude et le tour était joué. Il m’est même arrivé d’emmener des boites de conserves de légumes avec moi en stage. Donc le soir, après le repas, avec d’autres gyms, on mangeait de la semoule dans nos chambres. Au départ, tout le monde rigolait quand elles me voyaient en manger, mais finalement, l’idée s’est répandue et nous faisions des ‘semoules party’ dans nos chambres.  »

Malgré tout cela, Anne continue de prendre plaisir à aller s’entraîner et à participer à des compétitions nationales et internationales. Elle brille de plus en plus et décroche même en 2012 son ticket olympique pour les JO de Londres. L’aboutissement de tant d’années d’effort. Mais son corps s’use de plus en plus. « Mon pourcentage de masse grasse était très faible en 2012 et je me fatiguais très facilement. ». Le manque d’apport de nutriments commençait à se faire ressentir. « Il m’arrivait d’aller m’entraîner le ventre vide ou avec un repas très léger. Je fatiguais rapidement et avait de moins en moins de force. Mais j’étais tellement hantée par cette obsession du corps parfait que je tenais au mental. Pendant l’année olympique en 2012, je perdais du poids assez régulièrement. Les entraîneurs, le médecin de l’INSEP et la diététicienne me reprochaient sans cesse perdre du poids et de la masse grasse. De mon côté, j’étais perdue, car je ne comprenais rien à la situation. Pour moi, je mangeais correctement, car je le rappelle je n’avais pas conscience de la situation à l’époque. Alors pour que l’on me laisse tranquille, j’ai cherché des combines pour peser plus lourd lors des pesées. Lorsqu’on souffre de TCA, on est malheureusement très fort pour trouver plein de combines. Et je ne manquais jamais d’imagination »

En 2013, à la suite de sa fracture de fatigue contractée quelques semaines avant les JO de Londres, Anne est contrainte de réduire ses entraînements. « J’avais une peur de bleue de reprendre du poids du fait de ne plus pouvoir m’entraîner autant« . Les années s’enchaînaient et les séquelles entraînées par ses troubles du comportement alimentaire grandissaient. J’ai eu beaucoup de fractures de fatigue, et je sais aujourd’hui que celles-ci ont surement été causées par des apports en nutriments insuffisants. « Et puis j’ai eu une grosse gastro et j’ai perdu quelques kilos très/trop rapidement. À mon retour à l’entrainement, tous les entraîneurs me complimentaient et me disaient que je devais rester comme ça. » Pour Anne, c’était presque comme un cadeau cette perte de poids si rapide. Une gastro qui l’a donc poussée un peu plus loin dans la spirale infernale des TCA. « Alors que j’étais en pleine croissance, il aurait été normal que je prenne du poids, car c’est ce qui est censé se passer à l’adolescence. Mais ce n’était pas vraiment mon cas. Je réussissais à me stabiliser à un IMC un peu faible. » Mais elle continuait de dire que tout allait bien.

« Lorsque je mangeais trop, je faisais du sport à outrance pour compenser et perdre les calories que j’avais mangé. Parfois après un entraînement, j’allais faire du cardio jusqu’à ne plus en pouvoir. Je faisais aussi beaucoup d’abdos dans ma chambre”, avoue-t-elle. Mais si elle faisait croire que tout allait bien, l’un de ses entraîneurs a commencé à avoir la puce à l’oreille. Sans pour autant pousser les investigations bien loin… « Un jour, un de mes entraîneurs m’a convoquée pour me faire part de ses inquiétudes. J’ai fait croire que tout allait bien. Il m’a fait un programme allégé afin que je puisse suivre mes cours à la fac et continuer de m’entraîner sans prendre trop de risques. Il ne savait pas exactement ce qu’il se passait, mais à ce moment-là, il voyait que je n’avais clairement plus de force. J’étais vidée. J’avais très régulièrement des vertiges, et j’avais régulièrement de petites blessures. »

Si elle ne se nourrissait que très peu, en revanche, Anne prenait beaucoup de compléments alimentaires. « Le fait que je prenne des compléments alimentaires m’a clairement permis de tenir« , ajoute-t-elle. « Car grâce à ça, j’apportais tout de même à mon corps des vitamines essentielles. Sans ça, je ne sais pas dans quel état j’aurais pu être. »

Le week-end, lorsqu’elle rentrait chez ses parents, elle mangeait normalement pour ne pas éveiller les soupçons. Mais comme elle mangeait un peu plus le week-end, elle mangeait très peu la semaine qui suivait. Un engrenage qui ne s’arrêtait plus. « Quand on souffre de troubles de comportement alimentaire, on devient un professionnel des mensonges et des cachotteries. Il devient très facile de duper notre entourage » lance-t-elle. Des mensonges pour ne pas être percée à jour. Loin de là l’idée de vouloir blesser les autres par ses mensonges, mais surtout cette profonde envie de se protéger du regard des autres. De ne pas être pointée du doigt.

La résurrection américaine
En 2017, elle s’envole pour les Etats-Unis afin de poursuivre son cursus universitaire. « À mon arrivée aux Etats-Unis, je ne pouvais même plus tenir un programme de musculation tellement j’étais faible. » Outre Atlantique, la gym occupe toujours une place dominante dans son quotidien. Ce sport qu’elle aime tant. Qui l’a fait tant vibrer malgré tout ce que cela a pu engendrer. Elle est retenue pour intégrer l’équipe d’ASU et ainsi évoluer en NCAA, le très célèbre championnat universitaire américain. Un nouvel épisode gymnique passionnant qu’elle était ravie d’entamer.

Un séjour aux Etats-Unis particulièrement formateur et qui se révélera être l’ultime déclic. LE déclic qui lui manquait pour entamer une nouvelle phase de vie. Une phase vers la guérison. « Lorsque je suis arrivée aux Etats-Unis, j’ai dû passer par la phase de visite médicale. Pesée, prise de masse grasse, historique des blessures et de nombreux questionnaires à remplir » , explique-t-elle. « Le médecin, qui était une ancienne gymnaste, a tout de suite détecté que j’avais un problème avec la nourriture. Elle m’a alors conseillé d’aller voir une diététicienne, avec qui j’avais des RDV toutes les deux semaines. J’ai dû réapprendre ou plutôt apprendre à manger correctement. Puis, j’ai également été envoyée chez une psychologue. J’ai énormément travaillé avec la psy. Je la voyais deux fois par semaine. Il y a eu des hauts et des bas, beaucoup de bas, mais grâce à elle, j’ai fait un travail énorme sur moi-même, j’ai pris conscience de certaines choses et c’est à ce moment-là que j’ai réussi à avancer et à accepter qu’il était nécessaire que je réagisse.  »

Apprendre ou réapprendre à manger. Une période extrêmement délicate. Éprouvante. Compliquée. Extrêmement compliquée. « Ça a été le pire moment de ma vie car c’était très difficile pour moi de remanger autant après une dizaine d’années de restrictions drastiques que je m’étais imposée« , confie Anne. « Je ne faisais pas confiance à la diététicienne au départ, car j’étais persuadée que son objectif était de me rendre grosse. Mais j’ai eu la chance d’avoir le soutien constant de ma psychologue, du staff médical d’ASU et des entraîneurs. » Apprendre à remanger mais aussi assister à la transformation progressive de son corps avec une prise de poids n’était pas chose aisée pour l’Alsacienne. « J’ai mis beaucoup de temps à accepter tout ça, c’était vraiment très très dur. Je me détestais ! » Un processus de guérison qu’il a donc fallu prendre le temps de mettre en place. « Cette période a été tellement difficile que pendant ma deuxième année aux US, je suis tombée dans une phase de dépression avant de faire un burn-out. C’est pour cette raison que je n’ai pas terminé la saison avec mon équipe. Il n’était pas recommandé pour moi de continuer les entraînements et les compétitions, car mon état ne me le permettait pas.

Désormais de retour en France, Anne, qui est actuellement en Master Management Hôtelier International à l’EM Lyon et à l’Institut Paul Bocuse, poursuit sa reconstruction. « Je suis toujours suivie » livre-t-elle. « C’est quelque chose qui ne partira jamais totalement mais on apprend à s’en détacher et à trouver les ressources pour ne pas replonger. Je ne veux pas retomber dans l’état dans lequel j’étais. J’étais misérable, exécrable, tout le temps de mauvaise humeur. Je ne veux surtout pas redevenir cette personne-là. »

Si elle est suivie en France, Anne garde toujours contact avec la psychologue qui l’a suivie aux Etats-Unis. Celle qui l’a amenée vers la délivrance. « J’étais vraiment tombée dans les extrêmes. Je suis passée par des phases très compliquées au niveau psychologiqueEt elle a su me mettre en confiance et me remettre dans le droit chemin à chaque fois que cela était nécessaire. Sans elle, je ne sais pas dans quel état je serais aujourd’hui. »

Son processus de guérison, s’il passe par une renutrition, celui-ci passe également par la libération de la parole. Processus dans lequel Anne s’est engagée depuis quelques semaines. Parler pour se libérer. Parler pour sensibiliser aussi. Car Anne n’est pas un cas unique. Dans le milieu du sport, les troubles du comportement alimentaire sont extrêmement présents. Dans la vie de tous les jours, de nombreuses personnes en souffrent également. Et si Anne parle, elle est en effet aussi engagée dans un processus d’écoute et d’échange. Car seul(e), il est plus rare que les gens s’en sortent. « Je pensais pouvoir m’en sortir toute seule mais j’ai fini par me rendre compte que je ne pourrai jamais y arriver seule« , avoue-t-elle. « J’ai réellement pris conscience de mon problème en 2017 lorsque je suis arrivée aux Etats-Unis. C’est là-bas que je me suis rendue compte de tout. »

Aujourd’hui, Anne va mieux. Beaucoup mieux. Certains aliments lui font « encore un peu peur« , mais elle parvient à remanger à tous les repas. « Je reprends du plaisir à manger et je me prends beaucoup moins la tête après les repas. Honnêtement, je ne pensais pas que j’allais pouvoir dire cela un jour.»

Et même si elle garde encore des séquelles de toutes ces années marquées par ses troubles du comportement alimentaire, son sourire n’est plus un sourire de façade. Son sourire est un vrai sourire. Sincère et honnête. Elle n’a plus à se cacher et elle s’épanouit de nouveau dans son quotidien rythmé par ses études supérieures. Comble de l’histoire, elle a choisi un cursus dans le domaine de l’hôtellerie et de la restauration… elle qui a eu un rapport de force avec la nourriture pendant tant d’années. Alors certains diront que ce choix est surprenant mais pour Anne, c’est quelque chose de censée. Un cursus suivi sans le moindre hasard, et avec beaucoup de passion. « J’apprécie la bonne nourriture, les belles assiettes, et c’est pour cette raison que j’ai décidé de me spécialiser dans la restauration de luxe”, sourit-elle.

L’histoire d’Anne Kuhm aurait-elle pu être évitée ? Si elles sont moins courantes, les remarques sur le poids perdurent encore aujourd’hui dans le monde du sport. Et en gym, certaines en font encore les frais. S’il y a une chose qu’Anne aimerait, c’est que les mentalités évoluent. Et que les réflexions sur le poids cessent car elles entraînent souvent de véritables troubles. D’autant que les résultats pourraient être bien meilleurs si le rapport à l’alimentation évoluait… Certains entraîneurs en ont pris conscience et apporte un regard particulier à la bonne alimentation. Celle qui permet d’aller chercher encore plus loin, mais sans tomber dans les excès. Sans tomber dans la critique. La bonne alimentation qui permet d’apporter au corps tout ce dont il a besoin pour performer encore plus. Une sensibilisation positive et non destructrice… « On pourrait être encore plus performant si les sportifs avaient une meilleure alimentation”, analyse-t-elle d’ailleurs. « Il faut que les entraîneurs et les fédérations en prennent conscience. L’alimentation est l’une des clés de la performance dans le sport de haut-niveau. »

Heureuse, Anne le redevient. Un bonheur partagé avec ses proches qui lui permet de mettre de côté ses années les plus sombres pour laisser place à de belles éclaircies. Une histoire qu’elle partage et qui prend le chemin de la sagesse intérieure. Son histoire tout simplement.

Charlotte Laroche 

 

 

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